Mairie de Vandoeuvre
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1er prix ado catégorie 14 - 18 ans -- " Je referme mon atlas ...."

par Aurore MONTESI,

Je referme mon atlas de géographie et pousse un long soupir. Faire le tour du monde ! Mon rêve ! L’Italie avec ses gondoles, l’Espagne et ses castagnettes, l’Egypte, son Nil et ses pyramides, l’Australie avec ses kangourous et ses koalas ! Et moi, ici, là, en Lorraine, vautrée sur mon lit comme une peau de léopard devant les cheminées des grands châteaux, avec deux francs six sous en poche ! Pas la peine de payer un droit d’entrée pour me contempler en train de ruminer mes espoirs irréalisables ! Eh oui ! Mes parents se révélant trop pingres pour fournir l’argent nécessaire à un éventuel voyage et la majorité étant un avenir plutôt lointain... à part prier et supplier Dieu, le Père Noël ou marraine la bonne fée, en admettant bien sûr qu’ils daignent m’accorder un divin regard ou un magique coup d’oeil... il n’y a pas grand-chose à faire ni à espérer ! Ne parlons pas non plus des barrières de la langue... D me semble qu’un professeur de swahili, de sésotho, de samoan, voir d’azerbaïdjanais ne s’attarderait pas trop dans l’endroit perdu et oublié de tous qui me sert de ville, de peur de mourir de vieillesse, de faim ou d’inactivité... Jarville-la-Malgrange ! Vous parlez d’un nom ! Phoenix, Dallas, Chicago, New York, Philadelphie ! Voilà qui fait rêver !

Enfin bon ! Pour en revenir à mon professeur de swahili me faisant l’honneur de son invisible présence... autant emporter dans ma valise un dictionnaire en 85 volumes ! Ou pourquoi pas l’ensemble des professeurs des lycées environnants, réduits préalablement à une taille respectable de 10 centimètres...


-  A table ! hurle ma mère. Je descends lourdement de mon lit, me regarde dans le miroir d’un air blasé et me traîne lamentablement jusqu’à la cuisine.
-  Alors ? demande mon père en me regardant par-dessus son journal. Dans quel endroit perdu as-tu voyagé ce soir ?

J’ignore sa remarque et observe les gros titres. Il s’agit de la promotion du nouveau livre d’un éminent professeur de sciences, parlant d’ ordinateurs et de compression d’images par ondelettes ... Cela vise, dit-il, au «  désenchevêtrement des esprits embrouillés par l’informatique ». Mouais.... je ne sais pas si sa méthode est valable, mais je songerai à me munir d’un dictionnaire la prochaine fois qu’il me viendra l’envie de lire un journal... Je reporte mon attention ailleurs et suis machinalement des yeux les hélices du ventilateur accroché au-dessus de ma tête, attendant l’un des inévitables et interminables sermons de mon père. Qu’a-t-il choisi ce soir ? Les louanges du foyer chaud et douillet ? L’évocation des dangers des pays du bout du monde, me guettant sournoisement ? Ou peut-être le fait incontestable que je sois trop jeune et trop fauchée pour entreprendre un voyage d’une telle envergure ? En tous cas, l’ambiance est glaciale et ce n’est pas demain la veille qu’il y aura une variation de température...

Aaaaatention ! Monsieur mon père, chef incontesté de la meute qui lui sert de famille, referme son journal ! D va parler !


-  Voyons ma puce ! Comment peux-tu avoir envie une seule seconde de quitter la maison ? On y est si bien ! Tout est si doux...
C’est ça ! Pantoufles et feux de cheminée ! Tu parles d’une aventure !

-  ... alors qu’au bout du monde, tu es à la merci des famines, de la cupidité, de la méchanceté, de n’importe quelle maladie !
Pour l’instant, le seul danger qui me menace, c’est celui de mourir d’ennui !

-  Et puis de toute façon, utilise un peu ta tête ou compte sur tes doigts si cela te semble d’une trop grande complexité , je te rappelle que n’as que...
15 ans, des couches-culottes plein l’armoire et une totoche planquée sous l’oreiller !

-  ... et qu’en outre, tu n’as certainement pas assez d’argent sur ton compte !
On ne sait jamais ! Je pourrais faire fortune dans l’élevage de cochons-tirelires !

-  Et puis, sincèrement ! Nous ne sommes heureux qu’auprès des gens que nous aimons ! Pas vrai chérie ?
Aaaaah ? Tiens ? ! On prend Maman à partie maintenant ! C’est nouveau ça !

-  Que cette petite leçon te soit profitable, ajoute-t-il. A présent, à table ! Qu’as-tu préparé de bon ?

-  Un menu spécial pour ma fille, que tu démoralises constamment avec tes prêchi-prêcha !

Ma chère mère dépose devant moi un plat ovale garni d’un couvercle bleu, cachant son contenu à la vue de tous. Un mouvement impérieux de son menton m’invite à le soulever. Je m’exécute... et ne peut retenir un cri de surprise ! Des nems ! Des vrais ! Frais, dorés et croustillants ! Je trépigne sur ma chaise mais la hauteur vertigineuse à laquelle s’est élevé le sourcil de mon père me fait renoncer à exécuter une danse sioux et je me contente d’embrasser maman.


-  Ca te fait plaisir ? me demande-t-elle.
Tu parles ! Depuis le temps que je rêvais de manger autre chose que de la soupe et de la quiche lorraine ! Et puis, c’est tellement extraordinaire qu’il faudrait sortir les verres en cristal et les couverts en argent de la bonbonnière ! - Et toi, pas un mot ! s’exclame ma mère à l’adresse de papa qui, après avoir reniflé le contenu du plat d’un air suspicieux, entrouvrait déjà la bouche pour donner son avis.

Quant à moi, j’oublie tout... Tout sauf le mets appétissant déposé dans mon assiette, recouvert de sauce et accompagné de salade ainsi que de quelques feuilles de menthe. Je porte amoureusement un morceau à ma bouche et, bien qu’ayant fermé les yeux, la grande muraille, le fleuve Yang-tseu-kiang et la calligraphie si particulière des Chinois défilent dans mon esprit parmi mille autres images... C’est le rayonnement de toute une civilisation...

Me voici allongée sur mon lit, occupée à lire attentivement le livre de cuisine prêté par ma mère en cachette. Chaque nouvelle page tournée me présente un pays et ses traditions culinaires. Ici, c’est l’Allemagne avec ses strudels aux pommes, ses spâtzel et ses innombrables variétés de bière... Et là, Sherlock Holmes me présente, « élémentaire mon cher Watson ! », un énorme plum pudding anglais et une délicieuse tarte à la citrouille ! A cette autre page, je m’embarque pour les Etats-Unis, afin de déguster leurs muffins moelleux, leurs galettes de maïs ainsi que leurs pancakes, accompagnés d’une noix de beurre et arrosés de sirop d’érable... A celle-ci, je galope vers l’Espagne, sur le dos d’un étalon, pour savourer quelques churros, quelques tourons et manger une monstrueuse paëlla ! J’en profite pour faire un détour par l’Afrique et découvre ses boulettes de curry d’agneau haché, ses bredies puis remonte par l’Italie, ce qui me vaut une indigestion de spaghetti, de panettone et de tiramisu... Voici enfin, à cette page, le Japon, prince de la Nintendo, empereur de la Game boy ! Toutes ces inventions me semblent, entre nous soit dit, bien moins réussies qu’un plat de sushi, de maki ou de sukigaki ! Je trouve finalement encore un peu de place pour une brochette de kangourou d’Australie et pour une tranche de maasdam venue tout droit des Pays-Bas... A présent, je crois que j’oserais sans crainte me mesurer à Gargantua dans un monstrueux concours gastronomique !

Je jette cependant un coup d’oeil vers le seul et unique tableau de ma chambre, accroché au-dessus de mon lit. Le vieillard à l’air noble qui y est représenté, même comprimé. dans cet espace réduit, ne s’est jamais départi de son air rêveur... Mais Jules Verne est pour moi plus q’un auteur, c’est mon maître. Et cette peinture me paraît plus qu’un simple portrait, c’est presque une icône ... Néanmoins, c’est un regard d’excuse que je lance à ce cher vieux Jules... J’ai l’impression que mon voyage fantastique autour du monde attendra encore quelques années. D’ici là, j’aurai testé toutes les recettes de ce livre, ce qui est, quelque part, une autre manière de visiter un pays et accumulé sans peine quelques dizaines d’indigestions... Je n’ai aucunement l’intention de trahir mes rêves et mes envies... je viens simplement de comprendre qu’il faut parfois savoir repousser ses projets, sans pour autant les abandonner et que préparer un peu le terrain, d’une manière ou d’une autre, peut contribuer à ce que leurs réalisations soient à la hauteur de nos espérances...