2éme prix catégorie ados 14 - 18 ans -- "Quand les cristaux se brisent"
par Timothée BAUDEQUIN,
Elle ouvrit brutalement la porte. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas remis les pieds dans cette pièce. La fenêtre était restée ouverte. Elle s’assit sur le lit et prit sa tête dans ses mains. Elle sanglota. Levant les yeux, elle contempla tristement toutes les photos de ses idoles accrochées au mur. Ceux qui avaient été les icônes de sa vie. Elle s’était tant reconnue à travers elles, elle les avait admirés, vénérés. Mais cela ne voulait plus rien dire pour elle, à présent. Plus rien ne pouvait avoir d’importance.
Elle saisit la poignée du tiroir de la table de nuit. Sa main tremblait. La jeune fille le faisait autant à contrecœur que de manière déterminée. Sentiment étrange, bien qu’habituel pour ceux qui n’ont plus rien à perdre. Elle ouvrit le tiroir. Plongeant sa main entre les livres entassés là, elle ressortit un petit flacon. Refermant le meuble, elle regarda longuement la petite fiole de cristal qui se logeait entre ses mains. Elle tremblait toujours, provoquant des ondelettes à la surface du liquide noir qui s’y trouvait. Ses teintes sombres mettaient en valeur la pureté du cristal. Ce flacon reflétait son passé. Il était réellement le miroir de sa vie. Il était destiné à être également son futur.
Tout comme elle, l’enveloppe de ce flacon était pure, belle. La simplicité élémentaire d’un œuvre façonnée par la nature. Il forçait autant l’admiration que celle qui le tenait. Et de la même manière, son contenu pouvait se révéler aussi noir que l’intérieur de la jeune fille. Rongée par le mensonge, par la désillusion, puis par la solitude. Une solitude encore plus difficile à supporter qu’elle survint après une complicité intense. Un désenchevêtrement fatal après une symbiose totale. Par la perte de son autre, elle avait tout perdu.
Elle se leva, le flacon fermement serré entre ses doigts. S’approchant de la fenêtre, elle respira à pleins poumons. Le liquide s’agita, comme remué continuellement par une hélice enfermée à l’intérieur. Il était tel qu’étaient ses sentiments à cet instant. À l’inverse de l’aspect extérieur, pure et net, il était d’une complexité indéniable. Ses émotions étaient ainsi, et l’avaient toujours été. Suivant les variations de son cœur, elles étaient sans cesse renouvelées, ce qui n’altérait jamais sa beauté physique. Son état intérieur était loin de cette sérénité. Ces déchirures, ces trahisons, ces instants de solitude de plus en plus nombreux en avaient fait un mélange explosif indescriptible même pour un ordinateur surpuissant. Le contenu du flacon était identique. Explosif, sali, indescriptible. Il allait sceller son avenir.
Elle apporta le cristal près de son visage. Le rayonnement du soleil à travers le liquide assombrit ses traits. Elle ôta le morceau de liège qui enfermait le liquide. Elle porta le flacon à ses lèvres. Laissant tomber ses bras le long du corps, elle regarda un oiseau voler d’arbre en arbre. L’étreinte qui retenait le cristal entre ses doigts fins se desserra. Il glissa et percuta le sol. Il éclata presque sans un bruit.
Le flacon était encore une fois à l’image de sa vie. Brisée, et destinée à s’achever dans la solitude. Le contenu du flacon se répandit sur le sol aussi vite que le poison dans ses veines.
Ses yeux se fermèrent sur l’envol d’une colombe.

