Mairie de Vandoeuvre
@ @ @ @ @

1er prix catégorie adultes "Il revenait sans hâte...."

par Evelyne ROCHOTTE DAOU,

Il revenait sans hâte de la supérette sordide où il travaillait à temps partiel dans une rue sinistre du 19` arrondissement, sans se douter que, placé en équilibre instable sur la boîte aux lettres branlante l’attendait un paquet qui allait bientôt lui révéler le sens de sa vie. Muni de ce courrier et d’une boîte de thon qu’il se réservait pour le repas, il escalada jusqu’au sixième étage l’escalier nauséabond qui résonnait des programmes de variété les plus populaires, de pleurs d’enfants et de disputes conjugales. La personnalité de notre héros mérite que nous nous y attardions. Bien que natif de Gouda, Hugo n’avait aucune appétence pour les productions laitières ni pour la bonne chère en général. C’était une âme simple et candide, étrangère à toute ambition mondaine et hermétique à tout instinct de propriété. Aussi ses rares amis avaient-ils d’abord surnommé ce Christ maigre `Godegoud’ (Hugo de Gouda) puis tout simplement, si j’ose m’exprimer ainsi à propos d’un tel concept, God. Hugo avait pourtant gardé de sa Hollande natale le goût des intérieurs coquets, propres et ordonnés. De la chambre miteuse de sept mètres carrés, qu’il louait pour une somme inversement proportionnelle à sa surface et à son peu de commodité, il avait fait un paradis étroit mais douillet : on se serait cru dans un tableau hollandais du siècle d’or. Les objets occupaient toute la petite chambre mais dans un agencement de clair-obscur si savant que l’espace en semblait infini. Deux petits miroirs au cadre doré renvoyaient dans une complexité étudiée, suivant les variations de la lumière et de la position de l’observateur, les reflets des tableaux de Vermeer et de Peter de Hooch en reproduction. Du fond de l’unique placard sans portes - faute de place pour les ouvrir- parvenait le rayonnement des vases de cristal , des ors somptueux, de l’éclatante dentelle ciselée d’un Rembrandt. Là, tout n’était qu’ordre et beauté, même si l’on est obligé de tronquer ici le vers baudelairien.

Dès qu’il rentrait de son travail, il faisait descendre du plafond, par un système de treuils et de poulies, de petits paniers qui contenaient ses biens les plus précieux : plumes d’oie, plumes d’ailes de cygne, plumes métalliques biseautées, ses calames du Nil et ses roseaux taillés, sans oublier les encres qu’il confectionnait lui-même à l’aide de gomme arabique et de pigments variés. D’un geste, il pouvait faire surgir de la cloison une table qu’il rabattait après usage et faire sortir de l’étroite ouverture qu’il avait creusée dans la tablette un mince sac qui contenait ses papiers délicats.

Puis pendant des heures, il s’adonnait à la calligraphie, cet art méticuleux qui allie le geste et la pensée, l’esprit et la lettre. II aimait se perdre dans la contemplation de ces poèmes muets, de cette alternance élégante de pleins et de déliés et, par-dessus tout il aimait le chatoiement des lettrines de son maître Jan Van den Velde. Avant de pouvoir les reproduire et les réinventer, il se plaisait à découvrir dans l’enchevêtrement complexe des subtils entrelacs, la forme générale et première, la forme élémentaire à la source du geste maîtrisé. Ce n’était pas la seule passion de notre ascète. Bien qu’athée, il ne cachait pas son attirance pour une certaine forme de religiosité orientale, pas le bouddhisme zen, ni le taoïsme, qu’il trouvait par trop désincarnés, bien qu’il partageât avec toutes ces philosophies un détachement certain. Mais il était fasciné par les célébrations orthodoxes, le lent et long murmure monocorde des litanies, les lourdes vapeurs d’encens et surtout, le mystère envoûtant de cette semi-obscurité d’où surgissait à la lueur vacillante des bougies la Vierge resplendissante et hiératique des icônes . Lors de ses voyage en Grèce, oublieux de la beauté sauvage des paysages arides, des plages surpeuplées où s’alanguissaient des ondelettes au bleu irréel, et des vestiges de la Grèce Antique, il ne visitait que des monastères, s’abîmant dans la contemplation des iconostases sans âge, portant les images sans cesse recommencées du divin. Après maintes démarches, il avait obtenu l’autorisation de se retirer au Mont Athos. Mais les avances douteuses de certains moines l’avaient convaincu de retourner vers le siècle, moins hypocrite.

Nous le retrouvons à Paris, ce soir de février, en train d’ouvrir le petit paquet qui l’attendait sur la boîte aux lettres branlante : il avait gagné le premier prix du concours « Littéraires, à vos lettres » auquel il avait participé peu avant. Il avait rédigé un texte comportant douze mots imposés, relatifs aux religions du Livre, texte qu’il avait calligraphié en cancellaresca corsiva. Qu’il ait gagné ne l’étonnait pas, tant l’exécution de cette oeuvre lui avait procuré de satisfaction et dans cette joie, il avait gagné son salaire. Mais il resta perplexe devant le lot offert, tant il avait peu de rapport avec la tâche qu’il avait eu à accomplir. Il avait sorti de leurs gangues de plastique à bulles, divers petits engins munis d’une multitude de boutons et d’où sortaient de nombreux fils. Il ne sut qu’en faire et rangea dans un de ses paniers les machines minuscules. En manipulant machinalement les poulies, un ami découvrit le pot aux roses et s’extasia devant cette merveille électronique : c’était l’ ordinateur de poche le plus sophistiqué du marché. Hugo avait bien entendu parler des ordinateurs mais n’avait jamais nourri aucune curiosité à leur égard. Il s’apprêtait à faire don de l’objet à son ami. Mais ce dernier avait déjà débranché les spots, allumé tour, écran et haut-parleurs, et recopiait de façon totalement illégale, par la clé USB sortie de sa poche, le super logiciel d’exploitation français « fenêtre 2005 ». Puis il procéda à 1’initiation de notre héros. Dès que Hugo découvrit les possibilités infinies de mariage entre les différentes typographies, qu’il put corriger sans rature ses dessins calligraphiés, ce fut comme une révélation, une onde de choc, le retour de la modernité refoulée. Il tomba en informatique. Dés lors il oublia la longue patience et la contemplation silencieuse. Il n’eut de cesse de s’équiper toujours plus. Il changea de métier, se remit à plein temps, fit toutes les heures supplémentaires permises depuis l’oubli des 35h, et même, travailla au noir. Il ne dormait plus. Après l’imprimante, il se procura un mini écran secondaire, un graveur, un scanneur, un modem, la « slave box » qui lui donnait accès au monde entier, à toutes les langues, toutes les écritures, à toutes les voix. C’était l’enthousiasme de Babel à son début, son accès au ciel. Toute la complexité du réel dans cette unique lucarne, l’alliance mystique de l’Un et du Tout. Et le petit studio n’était plus qu’emmêlement de câbles et de fils pendants, telle une épée de Damoclès. Un soir, revenant exténué de son travail, il ne parvint pas à ouvrir sa porte, étonnamment lourde. Elle finit par céder, s’écrasant avec fracas sur Hugo : les fils électriques, pris dans les pales de l’ hélice destinée à rafraîchir la chambre surchauffée par tous ces appareils perpétuellement allumés, avaient fait s’écrouler, sous la pression, tous les objets. Usé mais heureux Hugo eut enfin l’ultime révélation : il passerait le restant de sa vie au désenchevêtrement de ce noeud gordien.