Mairie de Vandoeuvre
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Venise

par Julien OSTER,

Venise

(hiver)

J’aime les hommes qui sont c’ qu’ils peuvent Assis sur le bord des fleuves Qui regardent s’en aller dans la mer Les bouts d’bois, les vieilles affaires La beauté d’Ava Gardner ...

.... (A. Souchon)

Domenico me fit signe que la journée touchait à sa fin. J'ai terminé la touche bleu pâle du ciel que j'avais commencée, refermé les pots de peinture et rangé les pinceaux.

Domenico, qui n'avait pas encore ôté sa blouse beige et son béret, était occupé à ranger le matériel. Cela faisait un mois que j'avais quitté Nancy et intégré son équipe de restauration des peintures du plafond de la salle capitulaire de la Scuola Grande dei Carmini. Un mois que sa stature imposante, sa large barbe poivre et sel et sa voix de ténor m'étaient devenues familières. Antonio et Rolando, les deux employés, nous saluèrent et disparurent. J'observais mon travail avec du recul lorsque Domenico vint se placer à mes côtés. Il garda le silence un moment, ses larges mains posées sur les hanches, fixant la toile. Puis, il me regarda en frappant mon dos du plat de la main et fut secoué par un rire tonitruant. Je savais qu'il exprimait ainsi sa satisfaction. Il m'informa que la semaine suivante, il commencerait avec moi le traitement des visages et la perspective de redonner son éclat à « l'innocence » m'excitait. Il me souhaita une bonne soirée et un bon week-end. J'ai ôté ma blouse et l'ai rangé, sur le montant d'un échafaudage. J'ai enfilé ma veste, noué mon écharpe autour de mon cou, pendant que le maître éteignais l'éclairage du chantier, et j'ai descendu l'escalier.

 

Lorsque je sortis, il faisait nuit. Le campo était désert et glacé. Un vent chargé d'humidité balayait la place. Je me suis faufilé dans les ruelles, j'ai franchi les canaux, je suis passé devant San Trovaso et le long des hauts murs de l'Académie afin de rejoindre le sestiere San Marco où j'étais logé, par l'organisme de formation, dans une pension.

La marche m'avait réchauffé et je ne pus résister au plaisir de m'arrêter sur le pont qui franchissait le Grand Canal. Je me suis accoudé à la balustrade. La surface de l'eau était secouée de vaguelettes que le vent poussait et qui faisaient trembler le reflet des lumières de la ville et les gondoles amarrées aux pontons. J'admirais la succession de palais somptueux qui bordaient chaque rive. Les lueurs et le ronronnement d'un vaporetto grandirent. Je le vis faire halte, au loin, à l'arrêt Ca' Rezzonico puis glisser de nouveau sur la surface de l'eau et s'approcher, s'arrêter encore, un peu avant le pont, repartir et enfin disparaître sous mes pieds. Comme un enfant, je fis prestement demi-tour et je me précipitai pour le voir ressortir de l'autre côté, vers la Ca' Grande et la coupole illuminée de la Santa Maria della Salute. Dans mon élan puéril, je heurtai brusquement et violemment une forme sombre que j'entraînais dans ma chute. Un petit attroupement s'était aussitôt  formé et on avait relevé ma victime. Des paroles vives, dont je ne savais pas si elles étaient des invectives, des supplications ou des insultes fusaient autour de moi alors que les silhouettes qui m'entouraient s'agitaient fiévreusement.  Tétanisé par l'embarras, l'incompréhension et une douleur à la joue, je bredouillais des excuses dans un pitoyable mélange de français et d'italien. Soudain, je me sentis saisir sous les bras et remettre sur mes pieds. Les voix autour de moi s'étaient tues et l'agitation avait cessé. Je tournai la tête et reconnus immédiatement la barbe broussailleuse de Domenico, au moment même où, de sa voix grave mais calme, il prenait part à la conversation. Il parla lentement afin que je comprenne et dénoua rapidement une situation qui, sans lui, m'aurait sans doute été, sinon inextricable, en tout cas infiniment pénible.

Ce n'est qu'à ce moment que, une relative sérénité m'étant revenue, je constatais que ma victime était une femme.

Au moment même où je l'observais, son regard croisa le mien et s'y arrêta. Domenico, après s'être poliment assuré qu'elle ne souffrait de rien, avait plaidé en ma faveur et, à plusieurs reprises, présenté des excuses en mon nom. Les yeux me fixaient encore et semblaient me pardonner. J'ai tourné la tête et regardé Domenico. Il me demanda si j'avais besoin de son aide et, après avoir reçu un remerciement chaleureux en guise de réponse négative, il me recommanda la prudence, salua la femme, qui n'avait pas bougé, et s'éloigna. Je le vis disparaître, distillant derrière lui, dans la nuit vénitienne, son sempiternel air verdien « Le minaccie, i fieri accenti ; portin seco in preda i venti ... ».

La femme que j'avais bousculé ne bougeait toujours pas. Je croisais de nouveau son regard. Pourquoi ne partait-elle pas alors que tout était arrangé ? Je souhaitais qu'elle me laisse seul. J'avais envie, encore, de plonger mon regard dans l'eau moirée du Grand Canal, le visage fouetté par le vent. Je renouvelais mes excuses, en italien, cette fois. Elle sourit, sembla vouloir dire quelque chose mais garda finalement le silence. Elle fit alors deux pas afin de couvrir la distance qui nous séparait  et avança jusqu'à moi. Je tentais de percer le secret qui se cachait derrière ses yeux noirs soulignés de mascara. En vain ! Elle ne dévoila rien de ses sentiments. Elle sortit simplement un mouchoir de son sac et essuya le mince filet de sang qui coulait de la légère entaille que j'avais faite à ma joue dans la chute. Elle me regarda une dernière fois puis, avec un sourire où semblait poindre une ombre de tristesse, elle se glissa dans le flot des passants qui se hâtaient, soucieux de regagner leur logement et d'échapper le plus vite possible à la pluie et au vent, et que, sans moi, elle n'aurait jamais dû quitter. Tout en me persuadant qu'elle m'était indifférente et que, l'incident étant clos, nous ne nous reverrions jamais, je ne pus m'empêcher de me retourner. Je l'ai regardé s'éloigner, descendre les escaliers du pont et disparaître dans les jeux d'ombres et de lumières des ruelles et des canaux de Dorsoduro.

 

Un frisson me parcourut des pieds à la tête. Je remontai le col de mon manteau et croisais les bras sur la poitrine, décidé finalement à abandonner, sous les coups du froid et de l'émotion, l'observation pensive du Grand Canal. On me saisit soudain le bras. Je me retournais. Un homme, vêtu d'un costume, me signala que j'avais laissé tomber un objet. Je l'ai remercié et me suis baissé pour ramasser le livre qui, lors de la bousculade, avait glissé de la poche de ma veste. A ce moment-là, j'ai remarqué sur le sol un petit carré rouge. Je le saisis. C'était une petite pochette de carton renfermant des allumettes, ornée d'un masque vénitien blanc. A l'intérieur étaient imprimés le nom et les coordonnées d'un bar. J‘avais froid. J'étais fatigué. J'ai glissé machinalement les allumettes dans ma poche et je me suis dépêché de regagner la pension.

Dans ma chambre, je me suis déshabillé et j'ai fait couler une douche afin d'éliminer la peinture, la poussière et la sueur accumulées par le travail de la journée. Puis, je me suis allongé sur le lit, toutes lumières éteintes. Peu à peu, alors que j'étais gagné par la somnolence, les couleurs délicates et la composition audacieuse du Tiepolo que je restaurais, apparurent sur le plafond. Tout aussi progressivement, le visage de la femme que j'avais bousculée se substitua à celui de l'allégorie. Je ne parvins pas à trouver le repos. Je n'avais pas faim. Je me suis levé et j'ai regardé par la fenêtre qui donnait sur un petit canal sombre et tranquille. Les gouttes de pluie y dessinaient de petits cercles qui, en se propageant en de multiples ondes enlacées, couvraient toute la surface de l'eau d'un frémissement infini. J'ai décidé de sortir et je me suis habillé.

 

Dehors, je fis tourner la pochette d'allumettes entre mes doigts et pris la direction du bar. Je croisais de rares passants qui, dissimulés sous des parapluies, se faufilaient dans la nuit. La pluie était mêlée de flocons de neige. Je découvris le bar sur un campo où je n'étais encore jamais allé. J'ai poussé la porte et suis entréi. C'était un de ces bars à vins typiques appelés baccaro . Dans un brouhaha indescriptible où se mêlaient les discussions animées d'ouvriers, de gondoliers et d'étudiants, je me suis glissé jusqu'au comptoir et je commandai une ombra, verre de vin blanc que j'avais l'habitude de boire avec Domenico et ses employés. Je scrutais les visages groupés autour de larges tables en bois. Une jeune femme me sourit puis baissa les yeux  et reprit le fil de la discussion qu'elle partageait avec ses amis. J'ai jeté un coup d'œil sur mes voisins de comptoir. Puis, n'ayant pas trouvé le visage que je cherchais, je plongeais le regard au fond du verre que l'on venait de déposer devant moi. Je suis resté presque deux heures, accoudé au comptoir, dans la chaleur du bar, observant la porte avec attention dès qu'une personne franchissait le seuil. Sans que je parvienne à en définir la raison, j'étais bien obligé d'admettre que je l'attendais. Que je l'espérais. Hélas, elle ne vint pas. Le baccaro s'était peu à peu vidé de ses clients. La jeune femme qui m'avait souri au début de la soirée me frôla et  me sourit de nouveau. Le bruit s'était estompé. Je quittais à mon tour le bar vers minuit. Dehors, la nuit était froide et humide et je me hâtais de regagner la pension. Le froid vif traversa mes vêtements et je frissonnais, au point presque de ne plus pouvoir avancer. J'ai respiré profondément. Les tremblements de mon corps diminuèrent d'intensité et je pus reprendre ma marche. Je ne croisais personne dans les ruelles et les canaux devenus uniformes. Arrivé dans ma chambre, je me suis déshabillé, me suis glissé sous les épaisses couvertures et je me suis endormi aussitôt.

 

Lorsque j'ai ouvert les persiennes, le lendemain matin, un ciel bas et gris avait remplacé les nuages de pluie de la veille. La température avait continué de baisser. Je passai la matinée à l'hôtel, à poursuivre l'étude de l'œuvre de Giambattista Tiepolo et à rédiger quelques courriers. L'événement de la veille s'était estompé. Il ne m'en restait que quelques impressions confuses que mes occupations parvenaient sans mal à dissiper.

 

« Dans cette salle du premier étage de la Scuola, qui faisait office de salle capitulaire, la confrérie a confié la décoration du plafond, décoration qui fait actuellement l'objet d'un chantier de restauration, au peintre vénitien Giambattista Tiepolo. » J'avais commencé depuis bientôt trente minutes la visite commentée de la Scuola Grande dei Carmini pour un groupe de touristes japonais, lorsque je l'aperçus. Elle avait glissé furtivement, silhouette sombre, entre les bâches de protection accrochées aux échafaudages. Je me tus un instant et ne pus détacher mes yeux de la légère ondulation qui agitait le plastique. Les touristes tournèrent ostensiblement la tête dans la même direction en s'interrogeant. Elle ne réapparut pas. Et un mouvement d'impatience, à peine perceptible, anima le groupe. L'esprit troublé, je détachais lentement mes yeux de leur objectif pour les diriger vers le plafond. Puis, en évacuant un soupir, je repris le fil de mon exposé.

« Nous sommes ici sous le premier des huit panneaux du pourtour, qui est entièrement restauré. Les deux allégories féminines représentent la force d'âme et la justice. »

Je les conduisis ensuite sous le tableau central, intitulé le bienheureux Simon Stock recevant le scapulaire des mains de la Vierge, et tentais de leur faire saisir la grâce et l'originalité de la composition ainsi que l'intérêt du travail de restauration. « On y saisit sur la toile, le style que l'artiste a préalablement éprouvé dans ses fresques : maîtrise audacieuse de la composition, grâce naturelle du sens narratif et subtilité des jeux de couleur et de lumière ». J'ai marqué un temps de silence. Perdu dans mes pensées et à l'affût d'une nouvelle apparition, je perdis le fil de mon propos. Je devinais sa présence quelque part dans la pénombre, derrière les bâches. Pour la première fois depuis que j'assurais ces visites, je dus faire des efforts pour évoquer la technique du peintre alors que je fréquentais Tiepolo depuis près d'un mois. Et mon seul désir fut alors d'abréger cette visite qui me pesait. J'en était presque sur le point de haïr ces Japonais qui, entre deux avions, engrangeaient les clichés en croyant avoir visité l'Europe. Pourtant, le fait que ceux-ci s'intéressent à Tiepolo, visitent la Scuola - habituellement ignorée des circuits touristiques - contraints de renoncer momentanément à toute prise de vue, ne pouvait pas me les rendre complètement antipathiques.

N'y tenant plus, j'abrégeais la présentation des derniers panneaux. Je ne leur laissais pas le loisir de flâner quelques minutes encore, comme j'en avais pris l'habitude, et je les raccompagnais sur le seuil du bâtiment. Je dus encore accepter les remerciements polis et les sourires discrets. Puis, le cœur battant à tout rompre, j'ai refermé la chaîne interdisant l'accès à l'étage et j'ai monté lentement les escaliers. Quand j'entrai dans la salle capitulaire, je l'aperçus immédiatement. Elle se tenait près de la structure tubulaire d'un échafaudage. J'étais soudain envahi par l'envie de fuir, de rejoindre le groupe de Japonais. Mais une autre force dont je ne parvenais pas à définir les composantes agissait en sens inverse. Elle me dévisagea un moment puis s'approcha lentement de moi. Elle avançait avec assurance et beaucoup de grâce dans le silence.

« Vous venez chercher ceci ?  lui demandais-je en extirpant la pochette de carton rouge contenant les allumettes.

- Non ! » répondit-elle.

Il y eut un moment de silence.

«  Comment va votre joue ? reprit-elle, en détachant chaque mot.

- Bien, merci.

- Vous travaillez ici ? » demanda-t-elle.

Elle tourna lentement autour de moi, en examinant le chantier, les yeux fixés au plafond. Le léger souffle d'air qu'elle déplaça dans sa ronde m'enveloppa d'un parfum envoûtant.

«  Oui. J'effectue un stage. Vous aimez Tiepolo ? »

Je tournais la tête dans sa direction. Elle avait déjà disparu. Je suivis la trace de son parfum et la trouvait dans la pénombre.

«  Que voulez-vous de moi ? dis-je.

- Je voulais prendre de vos nouvelles. Et puis vous assurer que je ne vous en veux pas pour ce qui s'est passé hier soir. Je ne voudrais pas qu'à cause de cela, vous emportiez un mauvais souvenir de votre séjour. Cette ville est si merveilleuse et je comprends votre enthousiasme.

La discussion se tissa d'autres banalités que l'imperfection de ma maîtrise de la langue italienne ne justifiait pas seule. Elle avait repris son déplacement nonchalant autour des échafaudages, était sortie de la pénombre et avait regagné la lumière douce destinée à éclairer les oeuvres sans les détériorer. Elle m'observait régulièrement comme si elle cherchait à surprendre un signe sur mes traits ou dans mon attitude. Je m'étais de nouveau approché d'elle lorsque la voix de Domenico retentit, chantant « Libiam ne' lieti calici ; che la bellezza infiora ... ». Il entra dans la salle suivi d'un groupe d'étudiants et nous salua, sans paraître surpris de la situation. Nous échangeâmes quelques mots puis il rassembla son groupe au centre de la salle.

«  Ecoutez, me dit-elle brusquement, en m'entraînant par le bras. Je suis venu ici parce que je voulais vous proposer de visiter la ville avec moi. Mais vous aviez peut-être prévu autre chose », ajouta-t-elle, après quelques instants de silence.

Ce disant, elle désigna Domenico d'un mouvement de la tête.

« Je vous attend à l'extérieur. Pendant dix minutes ! » ajouta-t-elle avant de tourner vivement les talons.

Je l'ai regardé disparaître dans l'escalier. Je me suis retourné vers Domenico. Il avait commencé, avec son habituel panache, la présentation des toiles. Je n'osais pas le déranger. Mais je ne voulais pas plus partir sans le prévenir. Je m'approchais discrètement du groupe et je guettais le moment propice où Domenico marquerait une pause, même infime, pour lui parler quelques instants. Mais Domenico ne s'arrêtait pas. Il s'était déjà écoulé probablement cinq minutes. Il n'en restait que cinq ! Alors je me suis éloigné sans bruit. J'ai descendu à mon tour les escaliers et suis sorti de la Scuola. Dehors, quelques flocons de neige voletaient dans l'air. L'eau était aussi grise que le ciel. La ville semblait avoir perdu tout éclat, tout relief. Et, dans ce décor uniforme se découpait seule la silhouette de celle qui m'attendait Elle m'accueillit avec un sourire et me dit : «  Ah, j'ai oublié, je m'appelle Angéla. »

Je me présentais à mon tour.

«  Allons-y », dit-elle.

Elle avait revêtu une grande houppelande à capuche. Elle m'entraîna sur un campo, bordé par un canal,  au bord duquel, à ma grande surprise, une gondole nous attendait. Angéla donna de brèves instructions au gondolier pendant que nous nous installions sur les sièges noirs partiellement recouverts de tissu rouge. Elle tira sur nos jambes une grande couverture. L'embarcation quitta lentement le quai et s'engagea bientôt sur les eaux du Grand Canal. Le vent était tombé et la navigation, sur une surface calme, était agréable.

La gondole remonta vers le Rialto et j'ouvris des yeux ébahis. Angela décrivait les façades des monuments, l'organisation des quartiers, me désignait tel détail, ponctuant d'anecdotes et de repères historiques son commentaire. Eglise San Samuele, avec en vis-à-vis la Ca'Rezzonico, Palais Grassi, Palais Giustinian, Ca' foscari, Palais Balbi. Elle parlait sans interruption, s'assurant simplement parfois de ce que je comprenais ses propos. Elle parlait. J'écoutais. A plusieurs reprises nous riâmes.

Pour la première fois je pus la détailler. Elle devait avoir une quarantaine d'années. Ses cheveux n'étaient pas blond vénitien mais au contraire d'un noir de jais parsemé de fils d'argent. De taille mi-longue, ils encadraient un visage ovale, discrètement maquillé. Les yeux, de grands yeux noirs en amande étaient soulignés à l'aide de mascara et les lèvres ornées de rouge orangé. Elle avait quelque chose d'infiniment séduisant que je ne parvenais pas à définir. Peut-être cette grande douceur des traits. Nous échangeâmes un regard. J'avais envie de la serrer dans mes bras. Mais j'avais peur de tout gâcher. Elle avait presque l'âge de ma mère. Et puis, n'étais-je pas assez heureux de visiter ainsi la ville que j'aimais le plus au monde avec la femme qui me semblait la plus délicieuse au monde ?

La gondole avait progressé au rythme de la voix flûtée d'Angéla. Nous approchions du pont du Rialto. Là, le gondolier engagea son embarcation dans un canal qui pénétrait le cœur de San Marco. Cette partie du trajet, sur des canaux dont la largeur permettait parfois à peine à deux bateaux de se croiser, était moins prestigieuse que celle que nous quittions mais plus poétique. Nous longeâmes des constructions  de facture plus modeste exhibant, ici un lion sculpté, là une baie ogivale. Angéla parlait moins. Peu à peu nos bras s'étaient rapprochés et s'étayaient l'un l'autre. Et, lorsqu'elle tournait la tête pour me désigner un détail architectural, je sentais ses cheveux effleurer ma joue. D'une fenêtre entrebaillée s'échappaient des notes de piano.

Puis la gondole passa sous le pont des soupirs. Encore un pont de pierre blanche, reliant deux tronçons de la riva degli Schiavonni, et l'étendue de la lagune s'ouvrit au regard, avec les silhouettes de San Giorgio Maggiore et de l'église des Zitelle, dont les coupoles se répondaient, de part et d'autre d'un étroit passage. Et je pensais à ces mots de Chateaubriand «  Venise est là, comme une belle femme qui va s'éteindre avec le jour ». Angéla répondit par un sourire complice et attendri à mon émerveillement. A l'embouchure, la gondole fut battue par les vagues qui faisaient de nouveau frémir la surface des eaux de la lagune. Le gondolier gagna péniblement la rive de la piazetta et amarra son embarcation.

 «  Voulez-vous visiter le musée Correr ? », me demanda Angéla.

Je ne l'avais pas visité et j'acceptais avec ferveur. Non pas tant pour le musée lui-même que pour rester encore avec Angéla. Et peut-être plus encore parce que j'étais persuadé qu'un musée est le plus bel endroit que l'on puisse visiter avec une jolie femme. « Tout y est luxe, calme et volupté » pensais-je, en évoquant Beaudelaire.

J'aidais Angéla à débarquer. Sa longue jupe se releva et, un instant, j'aperçus les bas résilles qui gainaient ses jambes. Nous avançâmes sur la place.

«  Attendez ! « , lui dis-je soudain.

Dans la lueur triste d'un jour gris finissant, la place prenait une allure mystérieuse , l'allure des conspirations, des sorties au ridotto, un masque blanc devant le visage, ou des rendez-vous galants. Je tournais sur moi-même afin de jouir de ces perspectives mouvantes et floues qui conféraient aux lieux une atmosphère si particulière.

Angéla me prit soudain la main. Devant mon étonnement, elle se mit à rire et m'entraîna en courant à travers la place, faisant envoler un groupe de pigeons engourdis par le froid qui n'effectuèrent que quelques battements d'ailes et se posèrent quelques mètres plus loin. Nous ne nous arrêtâmes, essoufflés, que devant l'aile napoléonienne qui fermait un côté de la Place Saint-Marc. Nous entrâmes et Angéla acquitta le prix de deux entrées avant que j'ai eu le temps de protester. Elle m'emmena aussitôt dans la salle du trône. Là, à peine le seuil franchi, je restais béat d'admiration devant les statues de Canova. Angéla me laissa visiter à ma guise, selon mon rythme et elle glissa elle-même au milieu des marbres selon le sien. De temps à autre, nos trajectoires se croisaient et nous échangions un commentaire à voix basse. Nos corps s'approchaient alors au maximum l'un de l'autre et les frôlements répondaient aux chuchotements. Cette complicité m'était délicieuse.

Nous étions parvenus à la fin de la section des peintures et j'y admirais les couleurs éclatantes d'un tableau de Carpaccio lorsque Angéla me saisit doucement par le bras. Je me retournais. Elle avait un visage grave, métamorphosé et baissa les yeux.

«  Je vais devoir partir », dit-elle.

- Déjà ... mais ... » Je ne trouvais plus mes mots.

Elle ajouta aussitôt : « je dois préparer mes affaires. Je quitte Venise demain pour Milan. J'ai un contrat de deux mois là-bas. »

Je glissais mes mains dans les poches de mon pantalon, hochais la tête et, dégageant mon bras de sa main, je fis quelques pas. J'étais contrarié par la fin soudaine de cette si belle journée que je croyais pouvoir étirer jusqu'à l'infini et la brutale disparition de toute échéance, de tout espoir de la revoir avant la fin de mon propre séjour dans la Sérénissime. Je revins vers elle et plongeais mon regard dans le sien.

«  Accordez-moi au moins une dernière faveur », lui demandais-je.

Elle parut hésiter puis elle dit : « quelle est cette faveur ? »

- Vous ne me l'accorderiez pas sans savoir ?

- Je ne sais pas. Dans le fond, nous savons si peu de choses, l'un de l'autre. Mais j'ai passé une excellente journée avec toi ... et puis ... »

Elle avait utilisé tout à coup utilisé le tutoiement.

«  Je serai raisonnable dans mes prétentions, dis-je.

- Alors ?

- Puis-je vous tutoyer également ?

- C'est tout ?

- Non, ce n'est qu'un préalable.

- Accordé !

- Angéla, je ne suis encore jamais allé au café Florian depuis mon arrivée. Peut-être est-ce que j'attendais un moment propice, je ne sais pas. Enfin, je suis certain que, au cours du mois qu'il me reste à séjourner ici, je ne rencontrerai pas de meilleure occasion de m'y rendre. J'ai très envie d'y aller avec toi. Veux-tu m'y accompagner ? »

Elle parut encore hésiter. J'insistais :  « Maintenant que je t'ai rencontré, je sais que c'est avec toi que je veux y aller.

- C'est gentil, dit-elle.

- Non, ne dis pas cela. Cette expression est si banale ...

- Mais je le pense sincèrement , ajouta-t-elle.

- Et puis, ce n'est pas de la gentillesse, poursuivis-je.

- Dans ce cas ... Alors, disons que tu m'as fait plaisir.

- Oui. Voilà. C'est plus approprié. Je crois qu'en fait cela relève plus du plaisir que de la gentillesse. »

Elle se mit à rire. Un rire clair qui se répercutait à l'infini à travers les salles et les galeries désertes du musée. Elle posa sa main sur ma joue. Cette fois, je la saisis avant qu'elle ne la retire et fis glisser la paume sur mes lèvres. Elle me laissa faire puis libéra sa main.

« J'accepte », dit-elle enfin.

Elle me fixa un rendez-vous, posa furtivement ses lèvres sur ma joue et disparut, me laissant seul avec des souvenirs plein la tête, des espoirs plein le cœur et tous ces tableaux des maîtres vénitiens qui semblaient n'appartenir qu'à moi !

 

J'ai regagné la chambre de la pension par les calle brumeuses, pris une douche et sans conviction, j'ai feuilleté un magazine.

 

A l'heure fixée par Angéla, j'ai poussé la porte du café Florian. J'en parcourus les salles, en me faufilant entre les tables, au milieu des tableaux, des ors et des miroirs de ce lieu enchanteur, sans apercevoir Angéla. Je savais qu'ici, j'aurais enfin le courage de poser mes lèvres sur les siennes et de caresser ses joues.

Je décidais de ne pas choisir de table sans elle, qui connaissait sans doute mieux l'endroit que moi, et je ressortis dans le froid des arcades. Je traversais la piazetta et marchais jusqu'au bord de l'eau, à l'endroit où le gondolier nous avait débarqué, quelques heures plus tôt. Une dizaine de gondoles, attachées au ponton et soigneusement recouvertes de bâches se balançaient au passage de vaguelettes ininterrompues. Le bruit de l'eau, le bruit du vent, le frottement des cordes et le choc sourd des gondoles les unes contre les autres emplissaient tout l'espace. Une humidité glaciale m'enveloppait. En me retournant, j'aperçus au loin, de l'autre côté du campanile, une silhouette qui me sembla être celle de Angéla. Le cœur battant, je me mis à courir. Dans mon élan, je vis trop tard, devant moi, un obstacle constitué de planches et de supports destinés à l'édification de passerelles sommaires et stockés là en prévision de l'acqua alta annoncée pour le lendemain.

 

Lorsque j'ouvris les yeux je constatais que je n'étais plus sur la place Saint-Marc mais dans une pièce faiblement éclairée.

«  Il s'éveille », dit une voix que je crus reconnaître comme étant celle de Carla, la femme de Domenico. Effectivement, le visage jovial de l'artisan parut au-dessus de ma tête. Il m'expliqua que des employés municipaux m'avaient trouvé à l'endroit où j'étais tombé et qu'une équipe médicale, alertée par leur soins, m'avait porté secours. J'avais repris connaissance rapidement et un examen sommaire avait rassuré le médecin.

« Ils m'ont contacté grâce à mes coordonnées qu'ils ont trouvés dans ton portefeuille. Légèrement choqué, tu t'es endormi sur le bateau et ils t'ont déposé ici », ajouta-t-il.

Je me redressais soudain, comme frappé par la foudre.

« Quelle heure est-il ? demandais-je.

- Six heures ! répondit Domenico.

- Veux-tu une tisane ? », demanda Carla.

Mais je ne l'écoutais pas. J'avais enlevé la couverture et, assis sur le canapé, j'enfilais mes chaussettes. J'implorais Domenico : « Où habite-t-elle ?

- Qui ?

- Angéla ! La femme qui était avec moi hier. Je devais la retrouver au Florian !

-Jene sais pas. Je ne la connais pas. »

Je n'étais plus maître de mes réactions et, entre colère et dépit, saisissant Domenico par le bras, je hurlais : « C'est toi qui lui a dit que j'étais à la Scuola, hier. Je l'aime, tu comprends ? »

Malgré la douleur de mon corps meurtri par la chute et malgré le grondement sourd qui martelait mon crâne, j'enfilais mes chaussures, sous le regard inquiet de Domenico et Carla. Et je répétais indéfiniment, gagné maintenant par une tristesse immense : « Où est-elle, Domenico, où est-elle ? ... Où est Angéla. »

Je le vis échanger un regard avec sa femme. Puis Domenico me donna l'adresse, quelque part à Dorsoduro, près de San Gregorio.

Je fermais un instant les yeux. Puis je regardais Domenico et Carla. La femme de l'artisan avait ce visage doux que Tiepolo avait donné à sa représentation de la force d'âme. La force d'âme ! Je me retournais et sortis de la maison. Il faisait encore noir. J'essayais de courir mais mes jambes me portaient difficilement. Une éraflure au genou droit et de multiples contusions me faisaient souffrir et ralentissaient ma progression. Pouvais-je ainsi lutter contre l'express de Milan ? Mon esprit était encombré de pensées fugaces et contradictoires, de regrets douloureux qui se heurtaient. Les rues étaient désertes. Je franchis le pont de l'Académie et me faufilais dans Dorsoduro. Seuls quelques chats ayant élu domicile dans une vieille boîte en carton que l'humidité déformait, croisèrent ma détresse.

J'arrivais enfin à l'adresse indiquée. Je pressais le bouton de la sonnette. Personne ne vint ouvrir et aucune lueur n'anima les persiennes. Je sonnais de nouveau. De nouveau sans succès. La porte restait close et les volets désespérément fermés. Je m'éloignais de la façade et m'assis sur le rebord du puits, bâti au centre de la place. J'essuyais une larme du revers de la main alors que tous les actes manqués avec Angéla défilaient dans ma tête. Les cloches de San Gregorio sonnèrent sept heures. Il était trop tard pour gagner la gare et espérer la retrouver. Une pâle lueur semblait éclaircir le ciel. Je jetais un dernier coup d'œil à la façade où se brisait mon rêve et marchais au hasard.

 

Je me tenais à la pointe de la Douane, sous le globe doré de la statue de la Fortune et je me demandais si je n'avais pas rêvé. Les lueurs d'un nouveau jour gris paraissaient à l'horizon. Des mouettes volaient en piaillant dans les bourrasques de vent qui attisaient les vagues de la lagune et les lançaient à l'assaut de la cité. Angéla. Avait-elle seulement existé ? D'elle il ne me restait rien. Rien que les souvenirs d'une drôle de rencontre et d'une merveilleuse journée. Rien, sauf cette pochette d'allumettes, rouge, que je faisais machinalement tourner dans mes doigts.

Alors que, là-bas, de l'autre côté, l'eau envahissait peu à peu la place Saint-Marc.

 

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