Venise
par Julien OSTER,
Venise
(hiver)
J’aime les hommes qui sont c’ qu’ils peuvent Assis sur le bord des fleuves Qui regardent s’en aller dans la mer Les bouts d’bois, les vieilles affaires La beauté d’Ava Gardner ....... (A. Souchon)
Domenico me fit signe que la
journée touchait à sa fin. J'ai terminé la touche
bleu pâle du ciel que j'avais
commencée, refermé les pots de peinture et rangé
les pinceaux.
Domenico, qui n'avait pas
encore ôté sa blouse beige et son béret,
était occupé à ranger le matériel.
Cela faisait un mois que j'avais quitté Nancy et
intégré son équipe de
restauration des peintures du plafond de la salle capitulaire de la Scuola Grande dei Carmini. Un mois que
sa stature imposante, sa large barbe poivre et sel et sa voix de
ténor
m'étaient devenues familières. Antonio et Rolando, les
deux employés, nous
saluèrent et disparurent. J'observais mon travail avec du recul
lorsque
Domenico vint se placer à mes côtés. Il garda le
silence un moment, ses larges
mains posées sur les hanches, fixant la toile. Puis, il me
regarda en frappant
mon dos du plat de la main et fut secoué par un rire tonitruant.
Je savais
qu'il exprimait ainsi sa satisfaction. Il m'informa que la semaine
suivante, il
commencerait avec moi le traitement des visages et la perspective de
redonner
son éclat à « l'innocence »
m'excitait. Il me souhaita une bonne
soirée et un bon week-end. J'ai ôté ma blouse et
l'ai rangé, sur le montant
d'un échafaudage. J'ai enfilé ma veste, noué mon
écharpe autour de mon cou,
pendant que le maître éteignais l'éclairage du
chantier, et j'ai descendu
l'escalier.
Lorsque je sortis, il
faisait nuit. Le campo était désert
et glacé. Un vent chargé d'humidité balayait la
place. Je me suis faufilé dans
les ruelles, j'ai franchi les canaux, je suis passé devant San Trovaso et le long des hauts murs de
l'Académie afin de
rejoindre le sestiere San Marco où
j'étais logé, par l'organisme de formation, dans une
pension.
La marche m'avait réchauffé
et je ne pus résister au plaisir de m'arrêter sur le pont
qui franchissait le
Grand Canal. Je me suis accoudé à la balustrade. La
surface de l'eau était
secouée de vaguelettes que le vent poussait et qui faisaient
trembler le reflet
des lumières de la ville et les gondoles amarrées aux
pontons. J'admirais la
succession de palais somptueux qui bordaient chaque rive. Les lueurs et
le
ronronnement d'un vaporetto grandirent. Je le vis faire halte, au loin,
à
l'arrêt Ca' Rezzonico puis glisser de
nouveau sur la surface de l'eau et s'approcher, s'arrêter encore,
un peu avant
le pont, repartir et enfin disparaître sous mes pieds. Comme un
enfant, je fis
prestement demi-tour et je me précipitai pour le voir ressortir
de l'autre côté,
vers la Ca' Grande et la coupole
illuminée de la Santa Maria della Salute.
Dans mon élan puéril, je heurtai brusquement et
violemment une forme sombre que
j'entraînais dans ma chute. Un petit attroupement s'était
aussitôt formé et on avait
relevé ma victime. Des
paroles vives, dont je ne savais pas si elles étaient des
invectives, des
supplications ou des insultes fusaient autour de moi alors que les
silhouettes
qui m'entouraient s'agitaient fiévreusement.
Tétanisé par l'embarras, l'incompréhension
et une douleur à la joue, je
bredouillais des excuses dans un pitoyable mélange de
français et d'italien.
Soudain, je me sentis saisir sous les bras et remettre sur mes pieds.
Les voix
autour de moi s'étaient tues et l'agitation avait cessé.
Je tournai la tête et
reconnus immédiatement la barbe broussailleuse de Domenico, au
moment même où,
de sa voix grave mais calme, il prenait part à la conversation.
Il parla
lentement afin que je comprenne et dénoua rapidement une
situation qui, sans
lui, m'aurait sans doute été, sinon inextricable, en tout
cas infiniment
pénible.
Ce n'est qu'à ce moment que,
une relative sérénité m'étant revenue, je
constatais que ma victime était une
femme.
Au moment même où je
l'observais, son regard croisa le mien et s'y arrêta. Domenico,
après s'être
poliment assuré qu'elle ne souffrait de rien, avait
plaidé en ma faveur et, à
plusieurs reprises, présenté des excuses en mon nom. Les
yeux me fixaient encore
et semblaient me pardonner. J'ai tourné la tête et
regardé Domenico. Il me
demanda si j'avais besoin de son aide et, après avoir
reçu un remerciement
chaleureux en guise de réponse négative, il me recommanda
la prudence, salua la
femme, qui n'avait pas bougé, et s'éloigna. Je le vis
disparaître, distillant
derrière lui, dans la nuit vénitienne, son sempiternel
air verdien « Le minaccie, i fieri
accenti ; portin
seco in preda i venti ... ».
La femme que j'avais
bousculé ne bougeait toujours pas. Je croisais de nouveau son
regard. Pourquoi
ne partait-elle pas alors que tout était arrangé ?
Je souhaitais qu'elle
me laisse seul. J'avais envie, encore, de plonger mon regard dans l'eau
moirée
du Grand Canal, le visage fouetté par le vent. Je renouvelais
mes excuses, en
italien, cette fois. Elle sourit, sembla vouloir dire quelque chose
mais garda
finalement le silence. Elle fit alors deux pas afin de couvrir la
distance qui
nous séparait et avança
jusqu'à moi. Je
tentais de percer le secret qui se cachait derrière ses yeux
noirs soulignés de
mascara. En vain ! Elle ne dévoila rien de ses sentiments.
Elle sortit
simplement un mouchoir de son sac et essuya le mince filet de sang qui
coulait
de la légère entaille que j'avais faite à ma joue
dans la chute. Elle me
regarda une dernière fois puis, avec un sourire où
semblait poindre une ombre
de tristesse, elle se glissa dans le flot des passants qui se
hâtaient,
soucieux de regagner leur logement et d'échapper le plus vite
possible à la
pluie et au vent, et que, sans moi, elle n'aurait jamais dû
quitter. Tout en me
persuadant qu'elle m'était indifférente et que,
l'incident étant clos, nous ne
nous reverrions jamais, je ne pus m'empêcher de me retourner. Je
l'ai regardé
s'éloigner, descendre les escaliers du pont et disparaître
dans les jeux
d'ombres et de lumières des ruelles et des canaux de Dorsoduro.
Un frisson me parcourut des
pieds à la tête. Je remontai le col de mon manteau et
croisais les bras sur la
poitrine, décidé finalement à abandonner, sous les
coups du froid et de
l'émotion, l'observation pensive du Grand Canal. On me saisit
soudain le bras.
Je me retournais. Un homme, vêtu d'un costume, me signala que
j'avais laissé
tomber un objet. Je l'ai remercié et me suis baissé pour
ramasser le livre qui,
lors de la bousculade, avait glissé de la poche de ma veste. A
ce moment-là,
j'ai remarqué sur le sol un petit carré rouge. Je le
saisis. C'était une petite
pochette de carton renfermant des allumettes, ornée d'un masque
vénitien blanc.
A l'intérieur étaient imprimés le nom et les
coordonnées d'un bar. J‘avais
froid. J'étais fatigué. J'ai glissé machinalement
les allumettes dans ma poche
et je me suis dépêché de regagner la pension.
Dans ma chambre, je me suis
déshabillé et j'ai fait couler une douche afin
d'éliminer la peinture, la
poussière et la sueur accumulées par le travail de la
journée. Puis, je me suis
allongé sur le lit, toutes lumières éteintes. Peu
à peu, alors que j'étais
gagné par la somnolence, les couleurs délicates et la
composition audacieuse du
Tiepolo que je restaurais, apparurent
sur le plafond. Tout aussi progressivement, le visage de la femme que
j'avais
bousculée se substitua à celui de l'allégorie. Je
ne parvins pas à trouver le
repos. Je n'avais pas faim. Je me suis levé et j'ai
regardé par la fenêtre qui
donnait sur un petit canal sombre et tranquille. Les gouttes de pluie y
dessinaient de petits cercles qui, en se propageant en de multiples
ondes
enlacées, couvraient toute la surface de l'eau d'un
frémissement infini. J'ai
décidé de sortir et je me suis habillé.
Dehors, je fis tourner la
pochette d'allumettes entre mes doigts et pris la direction du bar. Je
croisais
de rares passants qui, dissimulés sous des parapluies, se
faufilaient dans la
nuit. La pluie était mêlée de flocons de neige. Je
découvris le bar sur un campo où je
n'étais encore jamais allé.
J'ai poussé la porte et suis entréi. C'était un de
ces bars à vins typiques
appelés baccaro . Dans un brouhaha
indescriptible où se mêlaient les discussions
animées d'ouvriers, de gondoliers
et d'étudiants, je me suis glissé jusqu'au comptoir et je
commandai une ombra, verre de vin blanc que j'avais
l'habitude de boire avec Domenico et ses employés. Je scrutais
les visages
groupés autour de larges tables en bois. Une jeune femme me
sourit puis baissa
les yeux et reprit le fil de la
discussion qu'elle partageait avec ses amis. J'ai jeté un coup
d'œil sur mes
voisins de comptoir. Puis, n'ayant pas trouvé le visage que je
cherchais, je
plongeais le regard au fond du verre que l'on venait de déposer
devant moi. Je
suis resté presque deux heures, accoudé au comptoir, dans
la chaleur du bar,
observant la porte avec attention dès qu'une personne
franchissait le seuil.
Sans que je parvienne à en définir la raison,
j'étais bien obligé d'admettre
que je l'attendais. Que je l'espérais. Hélas, elle ne
vint pas. Le baccaro s'était peu à peu
vidé de ses
clients. La jeune femme qui m'avait souri au début de la
soirée me frôla
et me sourit de nouveau. Le bruit
s'était estompé. Je quittais à mon tour le bar
vers minuit. Dehors, la nuit était
froide et humide et je me hâtais de regagner la pension. Le froid
vif traversa
mes vêtements et je frissonnais, au point presque de ne plus
pouvoir avancer.
J'ai respiré profondément. Les tremblements de mon corps
diminuèrent
d'intensité et je pus reprendre ma marche. Je ne croisais
personne dans les
ruelles et les canaux devenus uniformes. Arrivé dans ma chambre,
je me suis
déshabillé, me suis glissé sous les
épaisses couvertures et je me suis endormi
aussitôt.
Lorsque j'ai ouvert les
persiennes, le lendemain matin, un ciel bas et gris avait
remplacé les nuages
de pluie de la veille. La température avait continué de
baisser. Je passai la
matinée à l'hôtel, à poursuivre
l'étude de l'œuvre de Giambattista Tiepolo et
à rédiger quelques courriers. L'événement
de la veille s'était estompé. Il ne m'en restait que
quelques impressions
confuses que mes occupations parvenaient sans mal à dissiper.
« Dans cette salle du
premier étage de la Scuola, qui
faisait office de salle capitulaire, la confrérie a
confié la décoration du
plafond, décoration qui fait actuellement l'objet d'un chantier
de
restauration, au peintre vénitien Giambattista
Tiepolo. » J'avais commencé depuis bientôt
trente minutes la visite
commentée de la Scuola Grande dei Carmini
pour un groupe de touristes japonais, lorsque je l'aperçus. Elle
avait glissé
furtivement, silhouette sombre, entre les bâches de protection
accrochées aux
échafaudages. Je me tus un instant et ne pus détacher mes
yeux de la légère
ondulation qui agitait le plastique. Les touristes tournèrent
ostensiblement la
tête dans la même direction en s'interrogeant. Elle ne
réapparut pas. Et un
mouvement d'impatience, à peine perceptible, anima le groupe.
L'esprit troublé,
je détachais lentement mes yeux de leur objectif pour les
diriger vers le
plafond. Puis, en évacuant un soupir, je repris le fil de mon
exposé.
« Nous sommes ici sous
le premier des huit panneaux du pourtour, qui est entièrement
restauré. Les
deux allégories féminines représentent la force
d'âme et la justice. »
Je les conduisis ensuite
sous le tableau central, intitulé le
bienheureux Simon Stock recevant le scapulaire des mains de la Vierge,
et
tentais de leur faire saisir la grâce et l'originalité de
la composition ainsi
que l'intérêt du travail de restauration. « On
y saisit sur la toile, le
style que l'artiste a préalablement éprouvé dans
ses fresques : maîtrise
audacieuse de la composition, grâce naturelle du sens narratif et
subtilité des
jeux de couleur et de lumière ». J'ai marqué
un temps de silence. Perdu
dans mes pensées et à l'affût d'une nouvelle
apparition, je perdis le fil de
mon propos. Je devinais sa présence quelque part dans la
pénombre, derrière les
bâches. Pour la première fois depuis que j'assurais ces
visites, je dus faire
des efforts pour évoquer la technique du peintre alors que je
fréquentais Tiepolo depuis près d'un
mois. Et mon
seul désir fut alors d'abréger cette visite qui me
pesait. J'en était presque
sur le point de haïr ces Japonais qui, entre deux avions,
engrangeaient les
clichés en croyant avoir visité l'Europe. Pourtant, le
fait que ceux-ci
s'intéressent à Tiepolo, visitent la Scuola - habituellement ignorée des
circuits touristiques - contraints de renoncer momentanément
à toute prise de
vue, ne pouvait pas me les rendre complètement antipathiques.
N'y tenant plus, j'abrégeais
la présentation des derniers panneaux. Je ne leur laissais pas
le loisir de
flâner quelques minutes encore, comme j'en avais pris l'habitude,
et je les
raccompagnais sur le seuil du bâtiment. Je dus encore accepter
les remerciements
polis et les sourires discrets. Puis, le cœur battant à tout
rompre, j'ai
refermé la chaîne interdisant l'accès à
l'étage et j'ai monté lentement les
escaliers. Quand j'entrai dans la salle capitulaire, je
l'aperçus
immédiatement. Elle se tenait près de la structure
tubulaire d'un échafaudage.
J'étais soudain envahi par l'envie de fuir, de rejoindre le
groupe de Japonais.
Mais une autre force dont je ne parvenais pas à définir
les composantes
agissait en sens inverse. Elle me dévisagea un moment puis
s'approcha lentement
de moi. Elle avançait avec assurance et beaucoup de grâce
dans le silence.
« Vous venez chercher
ceci ? lui demandais-je en extirpant la pochette de carton
rouge
contenant les allumettes.
- Non ! »
répondit-elle.
Il y eut un moment de
silence.
« Comment va votre
joue ? reprit-elle, en détachant chaque mot.
- Bien, merci.
- Vous travaillez
ici ? » demanda-t-elle.
Elle tourna lentement autour
de moi, en examinant le chantier, les yeux fixés au plafond. Le
léger souffle
d'air qu'elle déplaça dans sa ronde m'enveloppa d'un
parfum envoûtant.
« Oui. J'effectue un
stage. Vous aimez Tiepolo ? »
Je tournais la tête dans sa
direction. Elle avait déjà disparu. Je suivis la trace de
son parfum et la
trouvait dans la pénombre.
« Que voulez-vous de
moi ? dis-je.
- Je voulais prendre de vos
nouvelles. Et puis vous assurer que je ne vous en veux pas pour ce qui
s'est
passé hier soir. Je ne voudrais pas qu'à cause de cela,
vous emportiez un
mauvais souvenir de votre séjour. Cette ville est si
merveilleuse et je comprends
votre enthousiasme.
La discussion se tissa
d'autres banalités que l'imperfection de ma maîtrise de la
langue italienne ne
justifiait pas seule. Elle avait repris son déplacement
nonchalant autour des
échafaudages, était sortie de la pénombre et avait
regagné la lumière douce
destinée à éclairer les oeuvres sans les
détériorer. Elle m'observait
régulièrement comme si elle cherchait à surprendre
un signe sur mes traits ou
dans mon attitude. Je m'étais de nouveau approché d'elle
lorsque la voix de
Domenico retentit, chantant « Libiam
ne' lieti calici ; che la bellezza infiora ... ».
Il entra
dans la salle suivi d'un groupe d'étudiants et nous salua, sans
paraître
surpris de la situation. Nous échangeâmes quelques mots
puis il rassembla son
groupe au centre de la salle.
« Ecoutez, me dit-elle
brusquement, en m'entraînant par le bras. Je suis venu ici parce
que je voulais
vous proposer de visiter la ville avec moi. Mais vous aviez
peut-être prévu
autre chose », ajouta-t-elle, après quelques instants
de silence.
Ce disant, elle désigna
Domenico d'un mouvement de la tête.
« Je vous attend à
l'extérieur. Pendant dix minutes ! »
ajouta-t-elle avant de tourner
vivement les talons.
Je l'ai regardé disparaître
dans l'escalier. Je me suis retourné vers Domenico. Il avait
commencé, avec son
habituel panache, la présentation des toiles. Je n'osais pas le
déranger. Mais
je ne voulais pas plus partir sans le prévenir. Je m'approchais
discrètement du
groupe et je guettais le moment propice où Domenico marquerait
une pause, même
infime, pour lui parler quelques instants. Mais Domenico ne
s'arrêtait pas. Il
s'était déjà écoulé probablement
cinq minutes. Il n'en restait que cinq !
Alors je me suis éloigné sans bruit. J'ai descendu
à mon tour les escaliers et
suis sorti de la Scuola. Dehors,
quelques flocons de neige voletaient dans l'air. L'eau était
aussi grise que le
ciel. La ville semblait avoir perdu tout éclat, tout relief. Et,
dans ce décor
uniforme se découpait seule la silhouette de celle qui
m'attendait Elle
m'accueillit avec un sourire et me dit : « Ah, j'ai
oublié, je
m'appelle Angéla. »
Je me présentais à mon tour.
« Allons-y »,
dit-elle.
Elle avait revêtu une grande
houppelande à capuche. Elle m'entraîna sur un campo,
bordé par un canal,
au bord duquel, à ma grande surprise, une gondole nous
attendait. Angéla
donna de brèves instructions au gondolier pendant que nous nous
installions sur
les sièges noirs partiellement recouverts de tissu rouge. Elle
tira sur nos
jambes une grande couverture. L'embarcation quitta lentement le quai et
s'engagea bientôt sur les eaux du Grand Canal. Le vent
était tombé et la
navigation, sur une surface calme, était agréable.
La gondole remonta vers le Rialto
et j'ouvris des yeux ébahis.
Angela décrivait les façades des monuments,
l'organisation des quartiers, me
désignait tel détail, ponctuant d'anecdotes et de
repères historiques son
commentaire. Eglise San Samuele, avec
en vis-à-vis la Ca'Rezzonico, Palais
Grassi, Palais Giustinian, Ca'
foscari, Palais Balbi. Elle
parlait sans interruption, s'assurant simplement parfois de ce que je
comprenais ses propos. Elle parlait. J'écoutais. A plusieurs
reprises nous
riâmes.
Pour la première fois je pus
la détailler. Elle devait avoir une quarantaine d'années.
Ses cheveux n'étaient
pas blond vénitien mais au contraire d'un noir de jais
parsemé de fils
d'argent. De taille mi-longue, ils encadraient un visage ovale,
discrètement maquillé.
Les yeux, de grands yeux noirs en amande étaient
soulignés à l'aide de mascara
et les lèvres ornées de rouge orangé. Elle avait
quelque chose d'infiniment
séduisant que je ne parvenais pas à définir.
Peut-être cette grande douceur des
traits. Nous échangeâmes un regard. J'avais envie de la
serrer dans mes bras.
Mais j'avais peur de tout gâcher. Elle avait presque l'âge
de ma mère. Et puis,
n'étais-je pas assez heureux de visiter ainsi la ville que
j'aimais le plus au
monde avec la femme qui me semblait la plus délicieuse au
monde ?
La gondole avait progressé
au rythme de la voix flûtée d'Angéla. Nous
approchions du pont du Rialto. Là, le gondolier
engagea son
embarcation dans un canal qui pénétrait le cœur de San Marco. Cette partie du trajet, sur des canaux dont la
largeur
permettait parfois à peine à deux bateaux de se croiser,
était moins
prestigieuse que celle que nous quittions mais plus poétique.
Nous longeâmes
des constructions de facture plus
modeste exhibant, ici un lion sculpté, là une baie
ogivale. Angéla parlait
moins. Peu à peu nos bras s'étaient rapprochés et
s'étayaient l'un l'autre. Et,
lorsqu'elle tournait la tête pour me désigner un
détail architectural, je
sentais ses cheveux effleurer ma joue. D'une fenêtre
entrebaillée s'échappaient
des notes de piano.
Puis la gondole passa sous
le pont des soupirs. Encore un pont de pierre blanche, reliant deux
tronçons de
la riva degli Schiavonni, et
l'étendue de la lagune s'ouvrit au regard, avec les silhouettes
de San Giorgio Maggiore et de l'église des Zitelle, dont les coupoles se
répondaient, de part et d'autre d'un étroit passage. Et
je pensais à ces mots
de Chateaubriand « Venise est là, comme une belle
femme qui va s'éteindre
avec le jour ». Angéla répondit par un sourire
complice et attendri à mon
émerveillement. A l'embouchure, la gondole fut battue par les
vagues qui
faisaient de nouveau frémir la surface des eaux de la lagune. Le
gondolier
gagna péniblement la rive de la piazetta et
amarra son embarcation.
«
Voulez-vous visiter le musée Correr ? »,
me demanda Angéla.
Je ne l'avais pas visité et
j'acceptais avec ferveur. Non pas tant pour le musée
lui-même que pour rester
encore avec Angéla. Et peut-être plus encore parce que
j'étais persuadé qu'un
musée est le plus bel endroit que l'on puisse visiter avec une
jolie femme.
« Tout y est luxe, calme et volupté »
pensais-je, en évoquant
Beaudelaire.
J'aidais Angéla à
débarquer.
Sa longue jupe se releva et, un instant, j'aperçus les bas
résilles qui
gainaient ses jambes. Nous avançâmes sur la place.
« Attendez !
« , lui dis-je soudain.
Dans la lueur triste d'un
jour gris finissant, la place prenait une allure
mystérieuse , l'allure
des conspirations, des sorties au ridotto,
un masque blanc devant le visage, ou des rendez-vous galants. Je
tournais sur
moi-même afin de jouir de ces perspectives mouvantes et floues
qui conféraient
aux lieux une atmosphère si particulière.
Angéla me prit soudain la
main. Devant mon étonnement, elle se mit à rire et
m'entraîna en courant à
travers la place, faisant envoler un groupe de pigeons engourdis par le
froid
qui n'effectuèrent que quelques battements d'ailes et se
posèrent quelques mètres
plus loin. Nous ne nous arrêtâmes, essoufflés, que
devant l'aile napoléonienne
qui fermait un côté de la Place Saint-Marc. Nous
entrâmes et Angéla acquitta le
prix de deux entrées avant que j'ai eu le temps de protester.
Elle m'emmena
aussitôt dans la salle du trône. Là, à peine
le seuil franchi, je restais béat
d'admiration devant les statues de Canova.
Angéla me laissa visiter à ma guise, selon mon rythme et
elle glissa elle-même
au milieu des marbres selon le sien. De temps à autre, nos
trajectoires se
croisaient et nous échangions un commentaire à voix
basse. Nos corps
s'approchaient alors au maximum l'un de l'autre et les frôlements
répondaient
aux chuchotements. Cette complicité m'était
délicieuse.
Nous étions parvenus à la
fin de la section des peintures et j'y admirais les couleurs
éclatantes d'un
tableau de Carpaccio lorsque Angéla
me saisit doucement par le bras. Je me retournais. Elle avait un visage
grave,
métamorphosé et baissa les yeux.
« Je vais devoir
partir », dit-elle.
- Déjà ... mais
... »
Je ne trouvais plus mes mots.
Elle ajouta
aussitôt : « je dois préparer mes
affaires. Je quitte Venise
demain pour Milan. J'ai un contrat de deux mois
là-bas. »
Je glissais mes mains dans
les poches de mon pantalon, hochais la tête et, dégageant
mon bras de sa main,
je fis quelques pas. J'étais contrarié par la fin
soudaine de cette si belle
journée que je croyais pouvoir étirer jusqu'à
l'infini et la brutale disparition
de toute échéance, de tout espoir de la revoir avant la
fin de mon propre
séjour dans la Sérénissime. Je revins vers elle et
plongeais mon regard dans le
sien.
« Accordez-moi au
moins une dernière faveur », lui demandais-je.
Elle parut hésiter puis elle
dit : « quelle est cette faveur ? »
- Vous ne me l'accorderiez
pas sans savoir ?
- Je ne sais pas. Dans le
fond, nous savons si peu de choses, l'un de l'autre. Mais j'ai
passé une
excellente journée avec toi ... et puis ... »
Elle avait utilisé tout à
coup utilisé le tutoiement.
« Je serai raisonnable
dans mes prétentions, dis-je.
- Alors ?
- Puis-je vous tutoyer
également ?
- C'est tout ?
- Non, ce n'est qu'un
préalable.
- Accordé !
- Angéla, je ne suis encore
jamais allé au café Florian depuis
mon arrivée. Peut-être est-ce que j'attendais un moment
propice, je ne sais
pas. Enfin, je suis certain que, au cours du mois qu'il me reste
à séjourner
ici, je ne rencontrerai pas de meilleure occasion de m'y rendre. J'ai
très
envie d'y aller avec toi. Veux-tu m'y accompagner ? »
Elle parut encore hésiter.
J'insistais : « Maintenant
que je t'ai rencontré, je sais que c'est avec toi que je veux y
aller.
- C'est gentil, dit-elle.
- Non, ne dis pas cela.
Cette expression est si banale ...
- Mais je le pense
sincèrement , ajouta-t-elle.
- Et puis, ce n'est pas de
la gentillesse, poursuivis-je.
- Dans ce cas ... Alors,
disons que tu m'as fait plaisir.
- Oui. Voilà. C'est plus
approprié. Je crois qu'en fait cela relève plus du
plaisir que de la
gentillesse. »
Elle se mit à rire. Un rire
clair qui se répercutait à l'infini à travers les
salles et les galeries
désertes du musée. Elle posa sa main sur ma joue. Cette
fois, je la saisis
avant qu'elle ne la retire et fis glisser la paume sur mes
lèvres. Elle me
laissa faire puis libéra sa main.
« J'accepte »,
dit-elle enfin.
Elle me fixa un rendez-vous,
posa furtivement ses lèvres sur ma joue et disparut, me laissant
seul avec des
souvenirs plein la tête, des espoirs plein le cœur et tous ces
tableaux des
maîtres vénitiens qui semblaient n'appartenir qu'à
moi !
J'ai regagné la chambre de
la pension par les calle brumeuses,
pris une douche et sans conviction, j'ai feuilleté un magazine.
A l'heure fixée par Angéla,
j'ai poussé la porte du café Florian.
J'en parcourus les salles, en me faufilant entre les tables, au milieu
des
tableaux, des ors et des miroirs de ce lieu enchanteur, sans apercevoir
Angéla.
Je savais qu'ici, j'aurais enfin le courage de poser mes lèvres
sur les siennes
et de caresser ses joues.
Je décidais de ne pas
choisir de table sans elle, qui connaissait sans doute mieux l'endroit
que moi,
et je ressortis dans le froid des arcades. Je traversais la piazetta
et marchais jusqu'au bord de
l'eau, à l'endroit où le gondolier nous avait
débarqué, quelques heures plus
tôt. Une dizaine de gondoles, attachées au ponton et
soigneusement recouvertes
de bâches se balançaient au passage de vaguelettes
ininterrompues. Le bruit de
l'eau, le bruit du vent, le frottement des cordes et le choc sourd des
gondoles
les unes contre les autres emplissaient tout l'espace. Une
humidité glaciale
m'enveloppait. En me retournant, j'aperçus au loin, de l'autre
côté du
campanile, une silhouette qui me sembla être celle de
Angéla. Le cœur battant, je
me mis à courir. Dans mon élan, je vis trop tard, devant
moi, un obstacle
constitué de planches et de supports destinés à
l'édification de passerelles
sommaires et stockés là en prévision de l'acqua
alta annoncée pour le lendemain.
Lorsque j'ouvris les yeux je
constatais que je n'étais plus sur la place Saint-Marc mais dans
une pièce
faiblement éclairée.
« Il
s'éveille »,
dit une voix que je crus reconnaître comme étant celle de
Carla, la femme de
Domenico. Effectivement, le visage jovial de l'artisan parut au-dessus
de ma
tête. Il m'expliqua que des employés municipaux m'avaient
trouvé à l'endroit où
j'étais tombé et qu'une équipe médicale,
alertée par leur soins, m'avait porté
secours. J'avais repris connaissance rapidement et un examen sommaire
avait
rassuré le médecin.
« Ils m'ont contacté
grâce à mes coordonnées qu'ils ont trouvés
dans ton portefeuille. Légèrement
choqué, tu t'es endormi sur le bateau et ils t'ont
déposé ici »,
ajouta-t-il.
Je me redressais soudain,
comme frappé par la foudre.
« Quelle heure
est-il ? demandais-je.
- Six heures ! répondit
Domenico.
- Veux-tu une tisane
? », demanda Carla.
Mais je ne l'écoutais pas.
J'avais enlevé la couverture et, assis sur le canapé,
j'enfilais mes
chaussettes. J'implorais Domenico : « Où
habite-t-elle ?
- Qui ?
- Angéla ! La femme qui
était avec moi hier. Je devais la retrouver au Florian !
-Jene sais pas. Je ne la
connais pas. »
Je n'étais plus maître de
mes réactions et, entre colère et dépit,
saisissant Domenico par le bras, je
hurlais : « C'est toi qui lui a dit que j'étais
à la Scuola, hier. Je l'aime, tu
comprends ? »
Malgré la douleur de mon
corps meurtri par la chute et malgré le grondement sourd qui
martelait mon
crâne, j'enfilais mes chaussures, sous le regard inquiet de
Domenico et Carla.
Et je répétais indéfiniment, gagné
maintenant par une tristesse immense : « Où
est-elle, Domenico, où est-elle ? ... Où est
Angéla. »
Je le vis échanger un regard
avec sa femme. Puis Domenico me donna l'adresse, quelque part à Dorsoduro, près de San Gregorio.
Je fermais un instant les
yeux. Puis je regardais Domenico et Carla. La femme de l'artisan avait
ce
visage doux que Tiepolo avait donné à
sa représentation de la force d'âme. La force
d'âme ! Je me retournais et
sortis de la maison. Il faisait encore noir. J'essayais de courir mais
mes
jambes me portaient difficilement. Une éraflure au genou droit
et de multiples
contusions me faisaient souffrir et ralentissaient ma progression.
Pouvais-je
ainsi lutter contre l'express de Milan ? Mon esprit était
encombré de
pensées fugaces et contradictoires, de regrets douloureux qui se
heurtaient.
Les rues étaient désertes. Je franchis le pont de
l'Académie et me faufilais
dans Dorsoduro. Seuls quelques chats ayant élu domicile dans une
vieille boîte
en carton que l'humidité déformait, croisèrent ma
détresse.
J'arrivais enfin à l'adresse
indiquée. Je pressais le bouton de la sonnette. Personne ne vint
ouvrir et
aucune lueur n'anima les persiennes. Je sonnais de nouveau. De nouveau
sans
succès. La porte restait close et les volets
désespérément fermés. Je
m'éloignais de la façade et m'assis sur le rebord du
puits, bâti au centre de
la place. J'essuyais une larme du revers de la main alors que tous les
actes
manqués avec Angéla défilaient dans ma tête.
Les cloches de San Gregorio sonnèrent sept
heures. Il
était trop tard pour gagner la gare et espérer la
retrouver. Une pâle lueur
semblait éclaircir le ciel. Je jetais un dernier coup d'œil
à la façade où se
brisait mon rêve et marchais au hasard.
Je me tenais à la pointe de
la Douane, sous le globe doré de la statue de la Fortune et je
me demandais si
je n'avais pas rêvé. Les lueurs d'un nouveau jour gris
paraissaient à
l'horizon. Des mouettes volaient en piaillant dans les bourrasques de
vent qui
attisaient les vagues de la lagune et les lançaient à
l'assaut de la cité.
Angéla. Avait-elle seulement existé ? D'elle il ne
me restait rien. Rien
que les souvenirs d'une drôle de rencontre et d'une merveilleuse
journée. Rien,
sauf cette pochette d'allumettes, rouge, que je faisais machinalement
tourner
dans mes doigts.
Alors que, là-bas, de
l'autre côté, l'eau envahissait peu à peu la place
Saint-Marc.

