LES MAINS.
par Boris VAMEYEFF,
C’est ta plus belle robe. La blanche. Ta mère l’a préparée, et la voilà sur le lit, grande fleur étalée sur le couvre-pieds rouge. Tu la passes à gestes vifs, par le haut, et le fin tissu caresse doucement ton ventre à peine marqué des dernières rondeurs de l’enfance, et ces minces cuisses plus longues de jour en jour. Est-ce que c’est difficile de mourir ? Est-ce que ça fait mal ? Maman veut que tu sois la plus jolie. Dans ton miroir apparaît un jeu de géométrie : la glace rectangulaire, la robe évasée en triangle, et le visage par dessus, triangulaire lui aussi, occupé seulement par les yeux noirs et graves. Pour mourir on dit "perdre la vie", mais on peut avoir entièrement perdu sa vie, et vivre tout de même. Tu croises les mains à plat sur ta gorge, tu te tiens très droite, dans le silence de la maison. Au dehors, le ciel d’août charrie des amas de nuages sombres, sans qu’il soit tombé une goutte depuis le matin. Un vent moite s’engouffre dans les rues en enveloppant de lourdeur les êtres et les choses. Tu te regardes sans mot dire, et de part et d’autre du miroir c’est la même dureté lisse et froide. C’est à cause de ses mains. Elles étaient courtes et massives, couvertes d’un duvet noir jusque sur les doigts. Tu les regardais s’avancer, et c’est là que tu es devenue une statue de verre. Tu t’assois sur le bord du lit, les avant-bras à présent déposés sur les cuisses, comme si tu ne pouvais plus bouger du tout, comme si tu devais demeurer ainsi pour toujours, dans ta robe de fête, inerte et réfugiée à l’intérieur de toi, le monde évacué et réduit à un regard vide. Ta mère t’appelle à travers l’escalier. Sa voix résonne sur le carrelage et les murs blancs. Il faut partir.
Tu es dans la voiture, à l’arrière, et de l’extérieur on peut voir ton visage, dont la pâleur est accentuée par le casque noir des cheveux, dans l’encadrement de la vitre luisante, les yeux portés vers le haut, sans but, glissant le long des rues étouffantes. Le trajet n’est pas long, un quart d’heure peur-être. L’orage éclate enfin, et bientôt l’auto affronte de longues traînées de pluie épaisse, tiède, qui s’abattent en giclant sur le bitume. Le monde se remplit du chuintement des pneus sur la route en eau, du crépitement des gouttes sur la tôle et les vitres, et du ronronnement têtu des essuie-glace qui vont et viennent, métronomiques, en laissant sur le pare-brise une trace toujours identique, et aussitôt noyée par l’averse. Ses mains paraissaient douées d’une volonté propre, et s’avançaient vers ton ventre. Tu t’étais recroquevillée contre le mur, les genoux relevés contre le menton, les poings appuyés sur les joues.
Boris VAMEYEFF

